31 SOC hiérarchie et harmonie 2011-04

1. Travailler sur les couples de mots me semble une bonne méthode. Je l’ai fait pour réalité – vérité (mis sur site). Je le fais aujourd’hui pour hérarchie – harmonie. Ces deux notions semblent antinomiques. Et pourtant il faudrait les réconcilier dans une utopie dont nous peinons à définir les contours. La complexité des sociétés humaines se devine à travers les objets manufacturés que nous utilisons quotidiennement. Leur conception, leur production, leur transport supposent des hiérarchies sociales très complexes. Leur écheveau est quasiment impossible à démêler. Ces hiérarchies créent de multiples injustices et donc s’éloignent d’une harmonie souhaitable. Nous voudrions que les droits humains soient respectés à tous les échelons car c’est la seule égalité possible. Toutes les autres composantes revenus, talents, volontés, relations sont profondément inégalitaires. Ces hiérarchies finissent par se rencontrer au sommet.Les élites politiques, économiques, intellectuelles, sportives et médiatiques se connaissent et s’apprécient mutuellement. Ainsi se constituent des oligarchies puissantes et souvent peu respectueuses des droits humains concernant les petites gens. Le respect de ces droits devrait être fondamental.

2. Nous, qui sommes placés presque en bas de cette pyramide sociale, pouvons construire plus de droits humains et plus d’harmonie. Ces hiérarchies sont traversées par des lignes de force que nous pouvons rejoindre individuellement et collectivement. C’est le propre des actions politiques, syndicales, culturelles etc. Pour reprendre l’expression de Lénine qu’il emploie au sujet de la littérature, nous sommes autant de petites vis dans le grand mécanisme de la Révolution. C’est quelque chose de vraiment stimulant et qui peut donner sens à nos vies en dépit des désillusions et des échecs apparents. A dire vrai dans cette optique il n’y a pas vraiment d’échecs ni même de succès clairement identifiables. Il faut une trentaine d’années pour qu’une idée s’impose et alors on a quelquefois du mal à la reconnaître. On vise une chose et on en atteint une autre. La sérendipité, positive, est constamment à l’œuvre. Les effets pervers aussi.

3. La suite de cette réflexion traite du même sujet mais d’une manière plus abstraite et qui ne me satisfait pas vraiment. Elle date de 2006_06_26. Je la reproduis car elle peut nous : vous donner des idées et provoquer des réflexions intéressantes.

Répliques d’Alain Finkielkraut. Questions à la sociologie, avec les sociologues Jean-Claude Passeron et Nathalie Heinich (France-Culture, 25/06/2006). Il y est question de violence et d’abord de la violence symbolique dans la pédagogie ou dans la pastorale. On pourrait ajouter dans la politique. C’est une violence réelle contre laquelle il faut lutter, dit la doxa courante. J. C. Passeron n’est pas d’accord. En fait, dit-il, il vaudrait mieux parler d’arbitraire symbolique, au sens où en linguistique on parle d’arbitraire du signe. Le propre de la sociologie serait d’articuler des éléments différents. Même dans “Un verre d’eau s’est renversé” il y a de la théorie, disait K. Popper. cf “La langue est fasciste” expression de Roland Barthes pour expliquer la dictature du langage. Mais dans la sociologie moderne tout est “su à l’avance” observe Finkielkraut. Il en veut pour preuve la passivité des gens. Ils ne se présentent plus comme des agents, des acteurs de leur vie mais comme des effets. C’est le cas des pré-délinquants de banlieue qui sont violents “par conséquence” : ils invoquent le chômage, le racisme et la précarité pour se comporter en assistés, en passagers clandestins. Le discours de la domination (Bourdieu) est devenu le discours de l’inéluctable C’est, note Nathalie Heinich, le défi majeur que la sociologie moderne doit affronter afin de lutter contre la récupération du discours sociologique. Deux niveaux, poursuit-elle, ne doivent pas être confondus, celui des faits et celui des valeurs. Au niveau des valeurs on dit “Vous êtes responsables”, c’est celui de la justice où l’on répond de ses actes. Cette sociologie – mentalité, profondément irresponsable, n’est pas dominante selon J.C Passeron mais elle a toujours accompagné la sociologie et mieux, elle l’anime.

Quelle est la valeur des valeurs ? Ainsi l’art serait légitime parce qu’il est dominant ? Sans valeurs il n’y a pas de jugements de valeur. Or nous sommes saturés de jugements de valeur. La hiérarchie n’est plus supportée alors qu’elle est naturelle. On confond l’égalité des droits (insuffisamment revendiquée) et l’égalité des faits (qui est illusoire). L’excellence devient problématique et le choix des valeurs relève d’une axiomatique qu’il faut étudier.

4. Prolongements Louis Dumont Essais sur l’individualisme 1983

La société indienne se caractérise par la globalité et la hiérarchie.

– globalité : la société est perçue comme un tout cohérent dont chaque individu est une partie

– hiérarchie : la position de chacun est définie en fonction d’un système complexe de relations institutionnalisées entre les différents groupes sociaux.

Or, selon Louis Dumont, toute l’histoire de l’Occident est marquée par l’effort constant pour arracher la personne à la globalité et à la hiérarchie. Cette “idéologie moderne” de l’individualisme est en racine dans le christianisme où chaque individu est en relation avec Dieu, ce qui affaiblit les relations avec le monde réel. L’Eglise veut se constituer en communauté mais cette tentative prend fin avec la Réforme, notamment Calvin : la solitude fondamentale de l’homme et la prédestination le font échapper à l’Eglise. Ce progrès de l’individualisme se retrouve sur tous les plans moral, juridique, politique avec les notions de contrat, de droit naturel, d’égalité, de libéralisme économique. Mais vivre en société exige le respect d’un minimum de règles. Elles viennent limiter l’individualisme. D’où les tensions dans l’histoire de l’Occident entre l’individu et le collectif, le libéralisme et le socialisme… Quand les tensions dérapent on tombe dans la pathologie sociale du nazisme ou du totalitarisme. Refuser la hiérarchie au nom de l’égalité revient à livrer les groupes sociaux à la hiérarchie des rapports de forces. Ainsi les Etats-Unis sont passés de l’esclavage au racisme. En somme il faut choisir entre la hiérarchie et la guerre.

5. Or pour Louis Dumont la hiérarchie ne se confond pas avec le commandement. C’est plutôt une domination symbolique qui s’exerce à l’intérieur d’une fonction particulière, sans s’étendre à l’ensemble de la société. Un individu sera en position de dominant dans un domaine et de dominé dans un autre. Ce système d’influences est ouvert. Ainsi au V° siècle le pape Gélase règle les rapports entre l’Eglise et l’Empire. Le prêtre dépend de l’empereur dans le domaine politique et l’empereur dépend du prêtre dans le domaine spirituel.

Pour Louis Dumont, l’égalité, poussée à l’extrême, conduit à l’identité, donc au mépris de la différence. L’égalitarisme des droits de l’homme n’a pas empêché la sujétion des femmes. Mais leur émancipation doit respecter leur différence sinon qu’auront-elles à dire sur la vie, la mort, la relation à autrui, de leur point de vue de femmes ?

6. L’individualisme et l’égalitarisme mènent à l’atomisation de la société. Devenu seul maître de ses décisions et de son destin, l’homme est singulièrement démuni car il doit trouver en lui-même les références et les repères que l”organisation sociale ne lui fournit plus. Il doit donc retrouver des valeurs “non modernes” : la hiérarchie, la transcendance, l’interdépendance, la complexité. La liberté portée à l’infini d’une idéologie “post-moderne” n’y mène pas. (D’après une note de Frédéric Gaussen au sujet de Louis Dumont “Essais sur l’individualisme” Le Seuil, 267 p., 1983, Le Monde 18/11/1983)

7. Une hiérarchie, même très complexe, fait toujours système. Mais tout système est constamment en mouvement. C’est ce qu’enseigne un structuralisme bien compris. Ainsi que m’avait dit très incidemment le philosophe Victor Goldschmidt dont je suivais des cours à Rennes en 1959 : “N’oubliez jamais qu’une structure est toujours en mouvement.” Nos hiérarchies sociales modernes sont issues des hiérarchies sociales du passé. Si nous remontons ainsi dans l’histoire nous obtenons une vision vertigineuse des hiérarchies en mouvement. Les hiérarchies extraordinairement complexes dans une société mondiale de 6 milliards d’êtres humains sont issues des sociétés préhistoriques qui pouvaient peut-être compter 60.000 personnes très dispersées en clans d’une vingtaine d’âmes. Les chefs naturels organisaient ces sociétés très réduites mais leurs qualités étaient celles de nos chefs actuels : intelligence, imagination, volonté, charisme. Il y avait peu d’échelons, trois, voire quatre. Nos sociétés actuelles ont au contraire de multiples échelons souvent définis par les revenus. A chaque degré, les responsables gagnent un peu plus que les responsables du degré immédiatement inférieur et un peu moins que ceux du degré immédiatement supérieur. D’où des écarts énormes de revenus : 500 fois le SMIC… Le Nouvel Observateur de 2010_04_02 note d’une manière polémique : “Les riches toujours plus riches. 1 % des Français (133.000 personnes) ont perçu un revenu d’au moins 215.600 € (brut annuel en 2007) grâce à une hausse de leur revenu d’activité (+ 11 %), du revenu de leur patrimoine (+ 46 %), de leurs éventuelles plus-values (+ 55 %), ceci sur une période 2004 – 2007. Inversement 13,4 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (moins de 908 € par mois. La rémunération des personnes touchant des “très hauts salaires” a augmenté de 1,35 % par an de 1996 à 2007, contre 0,6 % pour le salaire médian.” Ces écarts ne viennent pas de la productivité des entrepreneurs ou des investisseurs mais des hiérarchies sociales très complexifiées. Je viens de lire sur un mur une inscription vengeresse et stupide : “Mieux vaut être chômeur que manager” (24 mars 2011) . Mais de quoi vivra un chômeur sinon du travail animé dernière analyse par le manager ? Autre raisonnement parallèle : “Les riches peuvent payer”. Si on reprend les chiffres du Nouvel Obs on pourrait théoriquement dépouiller les riches (1 %) au profit des pauvres (99 %) et chacun de ces derniers toucherait environ 2177 €. Les 20 milliards € de Liliane Bettencourt repartis entre 65 millions de français représentent pour chacun 307 €. Mais qu’en fera-t-on ? Le plus débrouillard finira toujours par l’emporter sur le moins débrouillard… et la hiérarchie sociale se rétablira rapidement. La parabole des talents (Evangile Matthieu, 25, 14-30 et Luc 19,11) garde toute son actualité : http://epelorient.free.fr/nta/Matthieu/Matthieu_nta_66.html

. 8. L’argent est un condensé d’intelligence, de volonté et d’héritage. Il fait boule de neige pour les plus hauts revenus. Mais “en période de crise, les montants paraissent indécents” note une sociologue (Parisien 2010_01_22). Un dossier de Marianne (2010_04_01) enfonce le clou : “Les chiffres sont sans appel : quand les uns se goinfrent, les autres se serrent la ceinture. Avec la bénédiction d’un gouvernement toujours enfermé dans une logique néolibérale” (Laurent Neumann et Laurence Dequay). Dans le même dossier un dessin présente un patron expliquant à deux ouvriers : “C’est simple : si on baisse mon salaire, je pars en Suisse, et si on augmente le vôtre, je pars en Chine”. D’après un dossier plus récent de Marianne (2011), six millions de salariés français soit plus d’un salarié sur quatre gagnaient en 2008 moins de 750 euros par mois, hors prestations sociales et indemnités chômage (chiffres INSEE). En 2010 la fiche de paie moyenne de ces six millions de salariés ne dépassait pas 310 €. La situation s’est donc dégradée suite à la multiplication du temps partiel. Les femmes (58 %) et les jeunes (17 %) sont touchés en priorité. Pendant trois décennies les statistiques de l’INSEE ne se sont intéressées qu’à des emplois à temps complet. Puis, en travaillant sur les multiples contrats “atypiques”, l’INSEE a découvert que les 25 millions de salariés français se partageaient 19 millions d’emplois équivalent temps plein (ETP). Il faut y ajouter les chômeurs de plus d’un an, soit 1,6 million (en hausse de 20 % sur un an). Au total 8 millions de personnes sont à faibles ou très faibles revenus. Cecipèse très lourd dans le bâtiment, la logistique ou la manutention où beaucoup d’entreprises fonctionnent avec des contrats à la journée. La grande distribution emploie beaucoup de salariés à temps partiel. “La loi [lui] permet, par exemple, d’employer deux CDD à temps partiel pour couvrir des périodes de pics de clientèle sur des horaires élargis, tout en faisant le plein d’exonérations de charges patronales réservées aux emplois rétribués à moins de 1,6 fois le SMIC.” Le transport routier utilise des secrétaires et des standardistes à tiers-temps pour les mêmes raisons. Ces salariés bouche-trous sont pratiquement exclus des plans de formation que les entreprises réservent à leurs CDI. Il faudrait, comme aux Etats-Unis, sanctionner les entreprises qui abusent des assurances-chômages et des contrats de courte durée. Le patronat propose comme solution “l’entreprenariat individuel” : “Il vaut mieux être entrepreneur individuel que travailleur pauvre” dit un de ses représentants. Mais parmi les auto-entrepreneurs immatriculés en 2009, 40 % n’avaient déclaré aucune activité, 15 % avaient généré un chiffre d’affaires inférieur à 1000 €. En moyenne l’ensemble des auto-entreneurs avaient gagné moins de 500 € par mois. (d’après un dossier collectif de Marianne, 2011_02_19). Ces entraves à l’harmonie sociale devraient être sanctionnées mais les pressions sur les actionnaires, véritables propriétaires des entreprises, semblent insuffisantes. C’est que les processus de conscientisation restent encore mal perçus et mal développés (appeler “conscientisation” sur Google).

9. Les très riches. D’après le classement annuel du magazine américain Forbes, en 2011 comme en 2010, le Mexicain Carlos Slim Helu, 71 ans, reste l’homme le plus riche du monde avec un empire estimé à 74 milliards de dollars, grâce à son entreprise de télécommunications America Mobil. Grâce en particulier à la Bourse de Mexico il a ajouté en un an 20,5 milliards de dollars à son patrimoine. Il est suivi par l’Américain Bill Gates (Microsoft) avec 56 milliards de dollars ( + 3 milliards en un an). Mais il a donné 30 milliards à sa fondation charitable. Le financier américain Warren Buffett, autre philanthrope, à la fête du fonds Berkshire Hathaway, est en 3° position : 50 milliards de dollars ( + 3 milliards en un an). Enfin le n° 4 est le Français Bernard Arnault, président du groupe de luxe LVMH : 41 milliards de dollars (+ 13,5 milliards en un an). Chez les femmes l’héritière des magasins Wal-Mart arrive en tête avec (n° 10, 26,5 milliards). La Française Liliane Bettencourt est la 2° femme du classement (n° 15, 23,5 milliards). Le classement Forbes traduit la montée en puissance presque mécanique des magnats de l’internet avec un glissement progressif du Nord vers le Sud et de l’Ouest vers l’Est. Ce qui compte c’est moins la fortune des individus que l’évolution au sein des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Pour la première fois depuis dix ans, la région Asie-Pacifique a plus de milliardaires que l’Europe. Sur les 214 nouveaux milliardaires du classement Forbes 2011 : 24 sont Chinois et 31 Russes (d’après Claire Gatinois, Le Monde 2011_03_11) Bill Gates et Warren Buffet appellent les 400 milliardaires du classement Forbes à léguer 50 % de leurs avoirs à des causes caritatives. Ils espèrent rassembler 600 milliards de dollars pour lutter contre la faim, les maladies et l’analphabétisme (d’après le Figaro 19-20/06, cité par le Canard 2010_06_23). C’est ainsi que la hiérarchie veut créer un peu d’harmonie. C’est généreux mais insuffisant.

10. La la loi de la jungle, selon Paul Jorion, conduit le néo-libéralisme qui ne peut pas se moraliser. Le capitalisme échappe au processus d’autodomestication de l’espèce tel que le définit l’anthropologue allemand Johan Friedrich Blumenbach (1752 – 1840). L’apaisement progressif de l’agressivité, ce que Norbert Elias, nomme la “civilisation des mœurs” échappe à cette activité. Par rapport à la crise de 1929, restée longtemps opaque à ses acteurs, celle de 2008 – 2010 a été claire dans son déroulement. “La vraie origine de la crise, c’est que l’augmentation des salaires n’a pas suivi celle de la courbe de la productivité, ce qui a conduit à l’endettement massif des ménages et a engendré la création de bulles ultraspéculatives.” Paul Jorion note qu’une “décantation intellectuelle” est à l’œuvre. Ainsi “en Allemagne, le Parti social-démocrate arrive à imposer à Mme Merkel une interdiction des ventes à découvert à nu [vente à découvert réalisée alors que l’investisseur ne détient même pas la valeur sous forme d’emprunt]”. Pour lui il faut “déclarer anticonstitutionnel le pari sur les fluctuations de prix.” Serait-ce suffisant ? Oui : “Une seule phrase peut changer entièrement la nature du système.” Au tournant des années 1950 on a commencé à remplacer le personnel par des robots avec l’idée qu’il en découlerait plus de loisirs pour tous. Mais les gains de productivité ont été surtout partagés entre les actionnaires et moins avec les travailleurs. La nocivité des dérégulations n’est apparue que progressivement. L’interdiction des paris sur les fluctuations de prix est une mesure parmi d’autres que propose Paul Jorion. (d’après des propos de Paul Jorion, Marianne, 2010_08_21. Voir aussi son site www.pauljorion.com). C’est déjà une première approche, de nature juridique, de l’harmonie sociale souhaitable. On a du mal à le concevoir car “Rien ne ressemble plus à un innocent qu’un coupable qui ne risque rien.” (Tristan Bernard).

11. La recherche d’une certaine harmonie sociale est présente un peu partout. On la trouve chez John Rawls, penseur américain qui se demande dans “La théorie de la justice” (1971) quel serait le minimum qu’exigerait un individu placé sous un “voile d’ignorance” c’est-à-dire ne sachant pas ce qu’ont ses voisins. Il voudrait pouvoir manger, se loger, être respecté. Rawls pense qu’il faut assurer ces droits fondamentaux au nom du principe d’équité et ensuite laisser faire l’économie de marché. Pour lui le profit est légitime si les plus pauvres profitent eux aussi de la prospérité. Un autre penseur américain Michael Walser (“Pluralisme et démocratie” 1997) ajoute qu’il faut y ajouter un minimum de satisfactions dans des domaines complémentaires : la politique (le pouvoir), les loisirs (le temps libre), l’éducation (la connaissance), la famille (l’amour), etc. Rawls demandait un Etat minimal garantissant un minimum de liberté. Walzer donne à l’Etat une fonction active de régulation sociale. Y compris au niveau international. L’égalité n’est pas contradictoire avec la hiérarchie. Il faut admettre la police, même imparfaite, plutôt que la violence des bandes armées. Mais le pouvoir doit respecter les personnes qu’il doit protéger. L’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme (1948) affirme :“Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.” On sait bien qu’ils sont inégaux en fait. Mais quand la dignité humaine est bafouée il y a injustice. Le point de vue juridique est fondamental. C’est sur lui qu’Amnesty International a fondé toute son action.

12. Le soin, le care, est le souci de l’autre dans la philosophie anglo-saxonne. Elle vient de la pensée féministe américaine des années 1960. Martine Aubry la reprend comme, dit-elle, un « autre modèle de développement économique, social et durable, mais aussi un autre rapport des individus entre eux ». (d’après Samuel Laurent, le Monde 2010_05_14). Ce care semble très proche de la fraternité chère à Ségolène Royal et à notre devise républicaine. Une autre définition du soin est celle du philosophe Frédéric Worms dans “Le moment du soin” (PUF, 2010) mais elle est plus axée sur le soin médical. Ces approches sont intéressantes mais il leur manque, à mon avis, la vision juridique, la seule qui fasse reculer les abus qui entravent la construction de l’harmonie sociale.

13. Le revenu citoyen. Une autre approche défendue par Dominique de Villepin, à la suite je crois de Jacques Marseille, propose un revenu citoyen (Libération 2011_03_01)

http://www.libgauche.fr/revenu-citoyen-villepin-allocation-universelle/

Il s’agit d’un « revenu garanti à tous, de l’ordre de 850 euros, autant dire le strict nécessaire […], un socle pour construire une vie digne et libre ». Ce chiffre correspond au seuil de pauvreté dans notre pays, sous lequel survivent quelque 7 millions de personnes. Financé pour l’essentiel par le redéploiement des aides sociales existantes et les économies induites sur les frais administratifs, ce revenu serait dégressif jusqu’au niveau du revenu médian, autour de 1500 euros. Sans contrepartie formelle, il « créerait l’engagement moral de poursuivre une activité : travail, formation, bénévolat associatif, engagement politique ou syndical, création artistique. » L’idée semble généreuse, applicable et simple. Elle est surtout simpliste. Elle oublie que les aides sociales existantes, redistribuées notamment par la CAF, sont ciblées sur des situations spécifiques, notamment sur des familles monoparentales où les mères de famille sont légions. Quand Michel Rocard était Premier Ministre, il avait chargé une haute fonctionnaire d’étudier la possibilité d’une recomposition des aides existantes. Elle en avait conclu que le système était tellement complexe qu’il ne fallait pas y toucher ! Sinon on provoquerait des catastrophes individuelles inattendues et insoupçonnées. Le modèle social français est ainsi fait : il est perfectible notamment en travaillant sur les effets de seuil, les fraudes et autres pertes en ligne. Mais il n’y a pas de solution globale à la recherche de l’harmonie.

14. Salariés, entrepreneurs, investisseurs. Dès lors il conviendrait de s’en tenir à promouvoir un système de valeurs qui puisse rendre supportable les hiérarchies sociales dans la recherche de l’harmonie ou des harmonies (pluriel à travailler). “Les salariés heureux font les entrepreneurs heureux et les investisseurs heureux”. Voilà la règle essentielle. Tout le monde n’a pas vocation à devenir entrepreneur, ni même auto-entrepreneur. Dans des mini-enquêtes, faites tous les ans près de mes élèves, seul un sur trois envisageait de prendre sa liberté comme entrepreneur. Les deux autres préféraient le salariat. Le statut de fonctionnaire leur paraissait un idéal enviable. Notons qu’un Français sur quatre est actuellement fonctionnaire par le biais de la décentralisation et des collectivités territoriales. Ce qui pose des problèmes. La décentralisation a entraîné une inflation paradoxale de fonctionnaires d’Etat et de collectivités locales. D’où beaucoup de pertes de temps, de compétences et d’argent public comme le montre le brûlot de Zoé Shepard “Absolument dé-bor-dée ! ou le paradoxe du fonctionnaire. Comment faire les 35 heures en un mois.” (Albin Michel, 2010). On ne réduit pas autoritairement le nombre de fonctionnaires : il faut négocier.

15. Les salariés du privé représentent les 3/4 des emplois. Leurs droits devraient être mieux définis et mieux protégés. Ce n’est pas toujours le cas notamment dans les situations à temps partiel. Des “salariés heureux” à temps partiel devraient recevoir un complément de ressources (hypothèse atténuée du revenu citoyen). Mais il faudrait tout prendre en compte. Ainsi le divorce semble être une facilité normale mais elle coûte très cher : pension alimentaire, double logement, 1/3 d’entretien (alimentation etc.) pour chacun(e). C’est un luxe. Remède ? Peut-être le développement de la co-location devenue co-existence de personnes qui vivent ensemble par affinités, pas forcément sexuelles. C’est une des directions du pacs… L’individualisme coûte très cher.

De même les “entrepreneurs heureux”, il en existe, savent faire tourner intelligemment leur entreprise. Ils sont pris dans les exigences de l’administration (faite de fonctionnaires…) et les tourbillons de la mondialisation. Il faut donc aider au maximum les TPE et les PME. Vaste et indispensable programme car c’est de cela que dépendent les emplois et singulièrement les emplois heureux.

Au sommet de cette hiérachie élémentaire à trois termes, les “investisseurs heureux” devraient apprendre à trouver leur bonheur ailleurs que dans l’accroissement de leurs richesses. Et pour cela il faut le leur dire, sur tous les tons, à tous propos et hors de propos. D’où la conscientisation. C’est notamment un travail de médias et de journalistes. Le rôle de l’Etat est fondamental dans cette perspective. La délinquance financière est la mère de toutes les autres délinquances car il semble qu’elle reste impunie. C’est de moins en moins vrai mais je ne sais pas si le rapport établi dans les années 1980 a beaucoup changé : quand un hold-up était coté 1, la délinquance financière était cotée 400. Allez rétablir le calme dans les banlieues avec un ratio pareil. C’est donc sur les actionnaires que devraient porter les efforts de persuasion voire de répression en vue d’une société globalement plus heureuse.

Roger et Alii,

Retorica

(25.500 caractères)

Laisser un commentaire ?